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12 décembre 2019

L’Islam et les musulmans en Europe : source de problèmes ou facteur de développement ?

Discours de Mouez Khalfaoui à l’occasion de l’Executive Lunch du 6 novembre 2019

Cher Monsieur le professeur Jean Ehret, Directeur de la Luxembourg School of Religion & Society,
Chers membres du corps diplomatique,
Chers représentants des institutions religieuses, économiques et culturelles,
Chers représentants de la société civile,
Chers collègues membres de la LSRS,
Mesdames et Messieurs,

Tout d’abord, je voudrais remercier Monsieur le professeur Jean Ehret ainsi que la Luxembourg School of Religion & Society pour cette invitation. Je suis très heureux de voir entrer en vigueur la convention de coopération entre nos deux institutions, l’Université de Tübingen et la Luxembourg School of Religion & Society. Ce premier pas n’est que le début d’une coopération dont nous sommes certains qu’elle sera encore plus profonde, durable et fructueuse.

Je suis d’autant plus heureux d’être parmi vous, chers collègues et personnalités politique et culturelles, que ce type de rencontre nous permet un échange de points de vue concernant des sujets d’intérêt commun, dont j’estime qu’ils sont nombreux.

J’ai choisi dans cette intervention d’aborder un sujet délicat qui nécessite dorénavant non seulement des approches théoriques mais aussi un plan d’action interdisciplinaire.

Cette communication porte sur l’existence de l’Islam et des musulmans en Europe. La perception générale de cette existence durant les dernières années est plutôt négative. Alors que les médias nous apportent chaque jour des nouvelles portant sur les problèmes d’intégration, de délinquance, de criminalité, d’intégrisme religieux, de violence contre les femmes, de mariages de mineurs de la part d’individus ou de groupes musulmans ayant comme motif la sharia – c’est-à-dire le droit classique de l’Islam ou des normes traditionnelles de la culture musulmane –, les recherches scientifiques témoignent pour leur part de problèmes d’intégration, de refus des valeurs de la modernité ou même d’inimitié vis-à-vis des valeurs de l’Europe, et ce de la part d’individus ou de groupes qui s’affichent comme musulmans.

Ce discours s’oppose diamétralement à un autre discours, propagé essentiellement par des musulmans qui attribuent les reproches présentés ci-dessus contre les musulmans et l’Islam au racisme culturel, à la haine et à l’islamophobie. Les tenants de cette approche mettent habituellement en évidence la contribution des musulmans, voire même leur sacrifice pour la libération de l’Europe ainsi que la reconstruction après la 2e Guerre mondiale, tout en renvoyant souvent à l’histoire du colonialisme qui engendra tant de malheurs dans les pays musulmans.

Ces deux approches contradictoires témoignent de la nécessité d’une approche profonde qui dépasse les interprétations subjectives, pour mieux comprendre la situation actuelle et trouver des solutions adéquates.

Dans les minutes qui me sont allouées, j’essaierai de présenter quelques aspects qui aideront peut-être à former une approche compréhensive de la thématique. Pour commencer, au lieu de parler du « danger » de l’Islam ou du « problème » de l’Islam, etc., je propose de parler du « défi » que représente la présence de l’Islam, des musulmans.

Le défi de l’Islam et des musulmans en Europe / pour l’Europe contemporaine se présente sur au moins trois plans :

  • 1. Le défi sociodémographique : ce défi se manifeste par un taux de croissance élevé chez les musulmans, accompagné d’une part par un taux aussi élevé de pauvreté et, d’autre part, par un taux moyen ou bas du niveau académique : la majorité des musulmans européens appartiennent à la classe moyenne ou aux classes économiquement inférieures, voire pauvres.
  • 2. Défi politique et légal : ce défi concerne le consentement à vivre dans des pays sécularisés avec des principes d’égalité, de neutralité de l’État, de respect des droits de l’Homme, des droits des femmes, etc. Il est clair que le débat relatif au rapport de l’Islam à la démocratie et aux droits de l’Homme n’est pas encore bouclé.
  • 3. Un défi culturel : les agressions sexuelles de la nuit du Nouvel an 2016 à Cologne représentaient un exemple de ce défi culturel. La question qui se pose dorénavant est de savoir si les musulmans sont prêts à accepter les valeurs culturelles de l’Europe, produit de la culture judéo-chrétienne, et d’embrasser la modernité. Quel serait le prix de cette position ? Peut-on être musulman et moderne en même temps ?

Ce diagnostic pourrait aisément être corroboré par des exemples d’autres pays européens, différents témoignages, etc.

Comme spécialiste de l’Islam, je suis souvent confronté à la question « Que faire ? » Une question que posent les intervenants européens aussi bien que les représentants des communautés musulmanes, conscients du défi et souvent à la recherche de solutions.

Avant de donner des recommandations, j’aimerais bien ajouter quelques remarques pour que l’image s’éclaircisse davantage.

L’existence des musulmans en Europe remonte à l’époque prémoderne, tout particulièrement dans la région des Balkans. Le monde musulman est l’un des voisins les plus importants de l’Europe. Quant à l’existence des musulmans en Europe de l’ouest depuis le XXe siècle, elle est passée par trois étapes principales, voire trois vagues de migration :

  • 1. Celle des travailleurs immigrants célibataires des années 1960-70, qui pensaient revenir rapidement dans leur pays. Les pays européens n’ont presque rien entrepris pour ces gens-là. Même lorsque ces immigrants décidèrent de rester en Europe et d’y emmener leur famille, aucun pas considérable n’a été réalisé à leur égard.
  • 2. La vague des années 1990 de réfugiés des Balkans, d’Irak, du Liban, d’Afghanistan, etc. Il y eut cette fois des politiques différentes. La différence se voit entre des pays comme la Suisse et le Luxembourg d’une part, et l’Allemagne, la France ou l’Angleterre d’autre part.
  • 3. La vague des années 2015-2016 : c’est la meilleure vague, à mon avis, car les pays européens sont bien préparés, et les réfugiés eux-mêmes étaient d’un niveau intellectuel très haut.

Généralement parlant, à l’époque actuelle plusieurs repères se sont clarifiés en ce qui concerne la question de l’existence des musulmans en Europe, ce qui aidera nécessairement à mieux comprendre la situation et à mieux la gérer.

Le premier repère est que les musulmans – du moins la majorité d’entre eux – ont choisi l’Europe comme lieu de résidence permanent. Cela signifie que les musulmans ne vont pas quitter l’Europe. Nous en sommes maintenant à la 4e ou la 5e génération, les enfants se considèrent et se comprennent comme européens, ils aiment les valeurs européennes, bref ils sont des européens. D’autre part, l’Islam est devenu la deuxième religion dans plusieurs pays européens.

Prenant ce postulat en considération, le groupe de recherche et de réflexion sur « Muslim communities in Europe », qui travailla en 2017-2018 au Forum Transregionale Studien de Berlin, qui se composait de spécialistes allemands, belges, anglais, français, etc. et dont j’étais membre, a énoncé certaines recommandations à la fois pour les musulmans et pour les pays européens. Je me permets, en reformulant et approfondissant ces idées, de mettre en évidence les recommandations suivantes :

Concernant les communautés musulmanes :

  • 1. Il faut cesser de voir l’Europe comme ennemie, et les valeurs européennes comme des valeurs contre l’Islam. Ces valeurs sont le produit de l’humanité et si l’Islam avait pu se développer, on aurait peut-être vu ces valeurs naître de l’Islam lui-même.
  • 2. Les musulmans doivent investir en Europe, dépenser et consommer ici, car c’est ici que vont vivre leurs enfants.
  • 3. Il faut cesser de penser et défendre des droits particuliers, et essayer de renforcer le rapport aux autres communautés.

Concernant les pays européens :

  • 1. Ils doivent investir afin de permettre aux musulmans de se sentir concernés par le niveau local (mairie, région, etc.).
  • 2. Ils doivent fournir plus de moyens, telle la possibilité pour les femmes d’apprendre la langue, etc., ainsi que plus d’aide légale et sociale.
  • 3. Ils doivent surtout investir davantage dans l’éducation et dans le transfert du savoir, en particulier du savoir religieux.

À mon avis, ce dernier problème du transfert est primordial. D’une part, on a besoin de recherches scientifiques qui puissent aboutir à une réforme de l’Islam. D’autre part, on a besoin de transférer ce savoir intellectuel vers les membres des communautés musulmanes qui n’y ont que très peu.

Les bibliothèques sont pleines de recherches réalisées par des musulmans éclairés, mais presque personne ne les connaît. Qu’il s’agisse de l’Europe ou du monde islamique, il y a un dénominateur commun : la haine contre les réformateurs, les penseurs. Il serait souhaitable qu’en Europe on ait accès aux médias, pour favoriser le dialogue et ainsi faire de ces approches rigoureuses de l’Islam une réalité connue.

Je vous remercie pour votre attention et votre patience.

Pr Mouez KHALFAOUI

Professeur de droit islamique à l’Université de Tübingen

 
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