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13 février 2016

Pourquoi parler de « fait religieux » ?

Pr Dr Dr Jean Ehret

L’expression « fait religieux » apparaît régulièrement dans les discussions concernant la place d’un enseignement sur les religions à l’école publique, que ce soit au Grand-Duché, en France ou ailleurs. Pourquoi ne pas parler simplement de religion(s) ? Pourquoi étudier le fait religieux et comment le faire, d’abord à l’université, ensuite à l’école ? Voilà quelques questions auxquelles je désire apporter une réponse.

Celui qui parle de « fait religieux » admet d’abord que la présence des religions est un fait, qu’il existe des données empiriques à ce sujet. On parle donc bien ici de religion ; alors pourquoi ne pas employer tout simplement ce terme ?

Respecter la complexité

Admettons qu’il est difficile de définir le concept de religion ; il existerait autour de quatre-vingt définitions… Une telle difficulté ne met pas en doute la notion de religion (qui a son histoire propre) et encore moins la réalité des religions ; au contraire, elle met en évidence leur complexité.

Parler du « fait religieux » plutôt que de religion(s) souligne qu’il est important de ne pas partir d’une définition abstraite, trop souvent réductrice, mais de prendre en compte les différents aspects des religions qui ne se réduisent pas à des croyances, pratiques, documents écrits, monuments, œuvres artistiques, communautés et institutions mais se concrétisent aussi dans la vie de millions, voire de milliards de personnes qui s’y réfèrent de façon plus ou moins explicite, avec des interprétations même contradictoires ou opposées.

Ainsi, parler de « fait religieux », c’est reconnaître qu’il s’agit de construire un « objet de recherche complexe » avec sa diversité, ses contradictions, son évolution et ses résistances, en rendant compte du point de vue choisi, sans vouloir tout ramener à un seul principe. Je reviendrai plus loin sur la question de savoir comment étudier le fait religieux. Retenons pour l’instant que parler de « fait religieux » implique une mise à distance : en effet, si je puis parler de « ma religion », je ne puis dire « mon fait religieux ». Cette distance a son importance dans l’enseignement scolaire.

Faire découvrir ce qui appartient à notre monde, et non pas convertir

En effet, faire référence au « fait religieux » permet d’éviter des malentendus : « enseigner la religion » pourrait rappeler les anciens cours de doctrine chrétienne ou de catéchisme éduquant les élèves dans la religion catholique ou protestante. Retenons, en passant, que l’enseignement religieux luxembourgeois se distingue clairement de la catéchèse ; il s’agit d’un cours ouvert à tous les élèves, offrant non seulement une présentation de la religion chrétienne dans son rapport au monde et aux autres religions, mais aussi une initiation aux méthodes d’interprétation des textes, symboles, rites, etc. ainsi qu’une initiation à la réflexion personnelle.

Enseigner le fait religieux, c’est présenter, dans toute sa diversité, ce qui fait partie de notre histoire, notre société, notre monde économique, politique et culturel actuel globalisé, et en particulier de la situation locale, sans demander aux élèves d’adhérer à une des convictions religieuses ou de les rejeter toutes. C’est aussi intégrer les convictions athées et agnostiques qui se sont développées au fil des siècles.

Ensuite tout dépend de la finalité du cours : Veut-on simplement transmettre un savoir ou engager les élèves dans une démarche qui leur permet de devenir capables de se situer eux-mêmes par rapport à des réalités complexes, millénaires, irréductibles à une définition abstraite, et qui continuent de former la vie de milliards de personnes ?

Transmettre un savoir semblerait être l’approche la plus neutre, la plus objective : certes, l’enseignant pourrait se limiter à faire comprendre les données des manuels, mais il faut encore voir quel savoir on veut transmettre et qui l’a construit. Va-t-on retenir une approche freudienne, marxiste, sociologique, pragmaticienne ou historique, tout en sachant que l’histoire est en elle-même aussi une construction ? Chaque approche est aussi l’expression d’une perspective, voire de valeurs ; elle n’est donc pas neutre. Mieux vaut donc s’engager dans une voie qui favorise la prise en compte des différents aspects, la discussion, la prise de position, le discernement. Dès lors, on doit présenter différentes perspectives et interprétations. Et l’enseignant doit lui-même avoir été formé dans cet esprit.

Pour une approche interdisciplinaire

En fait, vu la complexité du fait religieux, seule une approche pluri-, voire interdisciplinaire lui rend justice. Un tel constat entraîne deux considérations sur les disciplines et sur les méthodes respectives à engager dans la formation des enseignants.

Un cursus d’études académiques du fait religieux devrait intégrer sciences naturelles, humaines et théologiques. Il s’ensuivrait un questionnement mutuel, une mise en perspective des démarches et résultats, la fin de l’absolutisme d’une méthode, la nécessité pour un chercheur de révéler et justifier sa posture et pour les étudiants de même. Un cursus universitaire pluri- ou interdisciplinaire engage enseignants-chercheurs et étudiants dans une aventure épistémologique, un interminable dialogue, rompant avec toute prétention de réduire le mystère de la vie à une loi unique.

Quelle place pour la théologie ?

Dans ce contexte, le rôle de la théologie est souvent mis en question. Partant du point de vue d’une foi déterminée, elle ne serait ni objective ni ouverte dans ses conclusions ; les Églises intervenant dans la nomination du corps enseignant, elle ne respecterait pas la liberté académique. Pour ce qui est du dernier point, il est tout à la fois vrai que des tensions existent et que la liberté académique n’est pas mise en doute. Mais le rapport à l’institution permet surtout aux communautés religieuses de renouveler leur discours.

Pour ce qui est de ses principes, elle doit savoir en rendre compte et les mettre en perspective pour voir ce que son discours sait faire et quelles en sont les limites. De plus, ce que l’on appelle au singulier la théologie est en fait déjà un ensemble de plusieurs disciplines philosophiques, historiques, anthropologiques, littéraires… Loin de présenter un discours figé, autoritaire, la théologie en tant que discipline académique et confessionnelle engage ceux qui la pratiquent dans une aventure spirituelle, une démarche de discernement : à quoi est-ce que je crois ? pourquoi je crois ? quel est mon rapport à (ce que) l’Église (croit), à la société et à ses valeurs ? Si d’aucuns choisissent de se soumettre à une autorité magistérielle, d’autres adopteront des attitudes même très distantes par rapport à celle-ci.

Pour toutes ces raisons, il me semble que la théologie a sa place dans un cursus de formation académique concernant le fait religieux et visant à former des enseignants capables d’assurer un cours portant sur des savoir et des savoir-être.

Former à la liberté responsable

L’enseignement du fait religieux engage croyants et non-croyants dans la salle de classe à se confronter à d’autres points de vue, à argumenter leur propre position, à en reconnaître la force et les limites, le poids de la raison, de l’affectivité, des traditions, etc. dans leurs choix respectifs.

La tâche de l’enseignant consiste donc à transmettre des savoirs et à aider les élèves à s’engager dans un processus de réflexion, de discussion argumentée, voire de discernement spirituel. J’appelle « spirituel » l’orientation active qu’une personne assume pour donner sens et bonheur à sa vie. Pour y arriver, il faut aussi initier les élèves à des méthodes d’interprétation, les aider à intégrer leur expérience, les former à argumenter leurs choix et à les assumer en tant que citoyens dont dépend l’avenir de notre société et culture. En d’autres mots, il s’agit de contribuer à l’éducation à la liberté responsable.

L’enseignement du fait religieux exige donc de tenir compte de sa complexité spécifique en respectant une approche interdisciplinaire et un esprit ouvert, propre à engager le débat dans lequel les élèves pourront s’investir et s’exprimer avec leur personnalité. Cet enseignement est à voir comme la base d’un socle beaucoup plus large qui outre l’école engage d’autres acteurs et facteurs. Je veux citer d’abord la famille, mais aussi les communautés convictionnelles que les élèves fréquentent ou abandonnent, leurs amis, les réseaux sociaux, ainsi que les modes, les rencontres avec des personnalités qui les marquent, les expériences de bonheur, les drames de la vie, etc. Assurer cet enseignement, c’est contribuer à ce que les enfants et les jeunes puissent s’engager plus profondément, de façon réfléchie et responsable, dans l’aventure et le mystère de la vie.

[Article publié dans le Luxemburger Wort du 13 février 2016, p. 13]

Pr Dr Dr Jean EHRET director lsrs.lu

Directeur de la Luxembourg School of Religion & Society

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
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L-2728 Luxembourg

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