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9 février 2018

Vivre gratuitement

Pr Dr habil. Alberto Fabio Ambrosio

Lorsque le silence devient démarche

Les disciplines orientales ne constituent pas le passage obligé

Le livre du norvégien Erling Kagge, explorateur, éditeur et tant d’autres choses encore, au titre intrigant Quelques grammes de silence. Résistez aux bruits du monde ! est une aubaine. Ce livre renouvelle de fond en comble la littérature de plus en plus présente qui se consacre au silence. Ce n’est pas ici le lieu de chiffrer l’inflation des publications annuelles roulant sur ce sujet, en matière d’essais religieux surtout, qu’ils soient d’inspiration authentiquement spirituelle ou « New Age », toutes affichant dans le titre le mot magique, le piège à clients, silence. Cette fois, il y a du nouveau car Kagge parle d’une expérience vécue parfois traversée de mises à l’épreuve extrêmes ; je pense à celle qui consiste à marcher plus de cinquante jours dans la zone du pôle Sud afin d’atteindre celui-ci. Certes, dans ces conditions et si on est tout seul ou avec un unique compagnon, un long bavardage n’a pas sa place, surtout par un froid de -50° C au bas mot. Cependant, Kagge loin de parler de son expérience comme un maître de sagesse contemporaine – ce qui rend attrayant et unique ce livre déjà traduit dans nombreuses langues –, prend plutôt le ton du père soucieux de convaincre des filles qui ne voient pas un instant l’intérêt de faire silence à l’intérieur de soi. Je précise que pour Erling Kagge le seul silence est celui que l’on peut mûrir à l’intérieur de soi. Voilà un homme qui aurait pu faire étalage de situations extrêmes maintes fois affrontées – lors de ses trois explorations plus importantes aux pôles –, eh bien non, il préfère choisir à l’occasion des faits apparemment anodins. Par exemple, il nous raconte ce qu’a réalisé la performeuse Marina Abramovic, restée assise 736 heures et demie d’affilée au MoMa de New York à regarder passer les milliers de visiteurs curieux de cette performance unique d’art contemporain. Marina Abramovic enchaîne sur le récit qu’elle fait de sa surdité, dans les premiers moments, aux sons provenant de la rue, devenue, sur la fin de sa performance, perception parfaitement claire et distincte des bruits que faisaient les voitures s’égarant au dessus de l’immeuble dans le vacarme environnant. Et pourtant, à mon sens, ce n’est pas encore là, toute la nouveauté de Kagge. Elle est plutôt dans la manière dont il congédie en peu de mots des décennies de recherches en méditations orientales. Lui qui a personnellement, comme il le dit, pratiqué et qui pratique encore la méditation bouddhique, il affirme haut et fort que les disciplines orientales – tout excellentes qu’elles sont – ne constituent pas le passage obligé pour qui veut apprendre le silence. Ce qu’affirme Kagge relève plus ou moins de l’ordre du révolutionnaire, à une époque où la spiritualité « occidentale » donne l’impression de perdre du terrain face à maintes spiritualités orientales. Il ne s’agit pas du tout d’installer les choses dans la rivalité, ce dont il s’agit, Kagge le dit bien, c’est qu’il s’agit d’apprendre chacun à sa manière ce qui est déjà donné. S’il faut passer par une discipline, pourquoi pas, mais rien ne nous y contraint. De mon côté, je suis parvenu à la même conclusion : nous avons tellement tout rationalisé qu’il semble évident à tout le monde que la méditation, le silence doivent à leur tour en passer par une discipline… Eh bien non, il suffit de se remettre à vivre gratuitement, à prendre le temps de réfléchir, de se laisser aller à fermer les yeux pour penser « gratuitement » et non à ce que l’on fera juste après. Et l’on y arrive, pour peu qu’on assimile les trente et une réponses du livre : et alors, quand on refermera celui-ci, la raison de l’autonomie du silence par rapport à toute discipline sautera aux yeux. Le trésor de la rationalité occidentale trouvera à s’exprimer à travers des prises de parole d’hommes et de femmes qui ne s’identifieront pas forcément à un message. D’ailleurs la récente republication par les éditions Artège d’un texte philosophique sur le silence montre que l’Occident est capable d’explorer la dimension mystique sans pour autant oublier la raison. L’auteur, Joseph Rassam (m. 1977), philosophe thomiste français, avait donné à son ouvrage, Le Silence comme introduction à la métaphysique un titre qui dit tout et invite à entrer dans la véritable réflexion philosophique. Il suffit du reste de rapprocher les conclusions que nous livrent, le voyageur Kagge d’un côté et le penseur Rassam pour constater, à distance de quelques décennies, leur convergence. Mais laissons parler le thomiste : « Le silence est l’expression de l’émerveillement que provoque le consentement à cette vérité première. Vérité première, mais dont la certitude est à la fois le terme d’un long cheminement et le pressentiment d’une Plénitude qui ne peut être que désirée » (p. 251). Nous comprenons mieux pourquoi la marche nous incline à faire silence, et surtout à y rester plongé même si tout autour le monde frémit : contempler la beauté, c’est déjà s’ouvrir à la méditation.

[Article publié le 8 février 2018 : Luxemburger Wort, Die Warte, p. 15.]

Pr Dr habil. Alberto Fabio AMBROSIO alberto.ambrosio lsrs.lu

Professeur de théologie et histoire des religions
Directeur de la section « Religious Identities & Citizenship »

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
LSRS – Centre Jean XXIII
52 rue Jules Wilhelm
L-2728 Luxembourg

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