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Publications . Publikationen
2 mars 2018

L’islam comme outil philosophique

par Alberto Fabio Ambrosio

La terreur islamique : prétexte de réflexion

Pourquoi de nombreux jeunes sont prêts à gagner la Syrie afin d’y devenir martyrs ?

Au lendemain des événements qui ont frappé Paris et d’autres villes phares d’Europe, essayistes, philosophes, écrivains de tout poil ont souhaité exprimer leur indignation, se sentant tenus, au passage, d’exposer une pensée plus ou moins construite, à partir des faits, balayant un champ large, de l’islam à des aspects plus larges de la vie sociopolitique européenne. Une partie seulement de ces auteurs pouvait se réclamer de l’islam, et quelques-uns pouvaient se targuer d’avoir une véritable formation dans ce qu’il est convenu d’appeler l’islamologie ou science de l’islam, par définition connaissance scientifique de l’islam, insistons lourdement sur le mot.

Certes l’exercice est déjà en lui-même un tant soit peu complexe : la langue n’est pas familière, et l’éloignement culturel est incontestable ; mais ce qui complique encore les choses, c’est qu’il devient de plus en plus ardu d’approcher le domaine, tant est imposante la masse de publications qui lui sont consacrées et paraissent quasiment chaque jour dans tout le continent européen.

Ces publications prolifèrent surtout en France, lui donnant une place de tête à laquelle la destinaient sinon ses gènes, du moins la présence bien ancrée de musulmans sur son territoire, et, ce qui va avec, d’islamologues. Si on lui ajoute l’Allemagne, on voit deux pays européens pouvant à coup sûr afficher une très longue tradition d’études islamologiques. Et pourtant cette solide connaissance scientifique, universitaire, n’a mis ni l’une ni l’autre à l’abri de la formation d’un terrorisme interne, pas plus que de la montée de générations capables de gagner la Syrie ou l’Irak et de rejoindre là-bas leurs « compagnons », les membres de Daesh. On a donc essayé de s’expliquer aussi profondément que possible ce phénomène vite dénommé « radicalisation », afin de pouvoir lui opposer son antidote, un processus de « déradicalisation ». Prétendus islamologues aussi bien qu’experts religieux sont parfois désemparés face à ce phénomène, mieux expliqué, il faut le dire, par les professionnels de la sécurité. N’empêche, ce qui se passe aujourd’hui relève, du moins apparemment, d’une religion.

Ce qu’il semble fondamental de souligner, quitte à y mettre une insistance pesante, c’est que la réflexion, échappant aux experts, est prise en main tout simplement – s’il y a jamais simplicité en la matière – par des penseurs européens. Le vrai tournant dans la pensée a lieu lorsqu’on a affaire à des philosophes qui tentent, la plume à la main, d’aller plus loin et d’expliquer plus en profondeur, non seulement l’islam, mais encore le « malaise dans la civilisation », que l’islam ne fait que rendre apparent. Sauf erreur de ma part, on assiste pour la première fois de l’histoire de l’islam à une tentative menée par nombre de philosophes et de penseurs européens pour affûter leurs outils d’analyse et faire le point, en prenant l’islam comme « prétexte », sur un ensemble de données plus vaste, où certes l’islam occupe toute la place qui lui revient, mais à l’intérieur d’un champ de spiritualités marqué par de véritables affrontements dans un contexte où domine le désenchantement contemporain.

Sortir des clichés

Parmi les publications parues en français ces derniers mois se signale celle de Jacob Rogozinski, Djihadisme : le retour du sacrifice. Professeur de philosophie à l’université de Strasbourg, ce penseur qu’ont déjà fait connaître ses réflexions autour de la haine (Ils m’ont haï sans raison. De la chasse aux sorcières à la Terreur) livre dans ce nouvel ouvrage des clés de lecture pertinentes sur la question de l’islam, laquelle occupe le devant de la scène, ce qui fait déjà question, dans le temps présent. La pensée de l’auteur ne fait aucune concession à une vision simpliste à laquelle se prêterait le djihadisme. Il n’accepte pas de considérer l’islam comme violent : s’il faut aborder la question de la violence en traitant de l’islam, on se gardera de donner à celui-ci un statut à part au sein des trois religions abrahamiques. Il ne se dérobe pas pour autant à l’idée que ce terrorisme-là a une matrice islamique, mais cela ne le conduit pas à condamner l’islam, cette religion qu’il ne veut pas considérer comme un monolithe, mais qu’il tient à penser comme une religion. Il évacue donc l’idée de tenir cette religion pour spéciale, mais préfère emprunter à Foucault pour en parler deux concepts fondamentaux : le « dispositif » et le « schéma ». Dès lors, l’auteur explique la terreur, liée à la religion, comme un dispositif parfois relié à des schémas bien connus de l’anthropologie. Le djihadisme est tout sauf un fait anodin du point philosophique. Ce qu’on peut craindre, c’est que dispositifs et schémas, tout opératoires qu’ils sont, ne deviennent des espèces de clichés finissant par figer la réalité jusqu’à la rendre méconnaissable ou en tout cas barrer le chemin de la vérité. Si, comme nous l’admettons volontiers, le terme de dispositif, plus « fonctionnel » que d’autres, est aussi plus adapté, il faut se garder d’en faire à son tour un cliché : tout expliquer par des stéréotypes n’aurait pour effet que de nous éloigner du vrai sens des choses.

Le cocktail explosif de la non-reconnaissance

La question de départ consiste à sa voir pourquoi si nombreux ont été les jeunes prêts à gagner la Syrie afin d’y devenir martyrs et d’y mourir dans des conditions extrêmes. Les candidats sortaient tantôt de la bonne bourgeoisie catholique de France, tantôt de milieux musulmans pouvant attester une présence sur le territoire de plusieurs générations. Nous sommes loin d’éventuels stéréotypes sociologiques qui feraient des banlieusards le premier bassin de recrutement du terrorisme djihadiste. Qu’il y ait des candidats en provenance de quartiers difficiles n’enlève rien à la complexité de la situation. Rogozinski constate un fait dramatique, mais qu’il se refuse de couler dans un schéma purement sécuritaire, autrement dit tributaire de simples éléments psychologiques, d’un parcours personnel, qu’il reconnaît, mais non exclusivement. Surtout, il remet en question toute la place de la religion – de fait les trois religions monothéistes – dans nos sociétés. Il sort des clichés, une aubaine pour le lecteur.

Jacob Rogozinski ne cède jamais à la tentation d’attribuer à l’essence de l’islam – en existerait-il une ? – la violence et, s’il est question de violence, c’est pour rappeler que l’islam, à l’instar des deux autres religions, est né pour la surmonter. Le sacrifice en islam, qui occupe la partie finale du livre, est justement un autosacrifice, dans le sens où le jeune homme prêt à se faire exploser est cet homme qui subit l’exclusion, la non-reconnaissance sociale, ne se supporte plus et peut donc mettre sa vie en jeu afin de la purger de ce qui est mal à ses propres yeux. La non-reconnaissance est un point central de la réflexion, car elle rend compte non seulement de l’homme ou de la femme partis rejoindre Daesh, mais encore de l’islam lui-même, qui « subit » la non-reconnaissance de ses deux religions sœurs, le judaïsme et le christianisme. Dans un chapitre d’une densité qui ne l’empêche pas d’être absolument lumineux, l’auteur se livre à une interprétation de deux récits bibliques : celui d’Ésaü et celui d’Ismaël, le premier écarté de la succession par la ruse de Jacob, le second rejeté avec sa mère Agar. Il y voit le paradigme de ce qui se passe entre les trois religions abrahamiques : le christianisme, qui se sent exclu de l’Élection divine, rejette le judaïsme, si bien que l’Église doit devenir le nouvel Israël et prendre sa place pour vaincre ce rejet. Et l’islam, lui, arrivé en dernier, ne se sent accepté ni par l’un ni par l’autre. Cette non-reconnaissance est le fondement ultime, d’après Rogozinski, d’un message qui fait de l’islam le cri des opprimés, de tous ceux et celles qui se sentent évincés. Le message des trois religions est absolument identique de ce point de vue : c’est l’opprimé que Dieu prime. L’islam, aujourd’hui, vécu de la sorte partant d’hommes et de femmes, devient le cri de l’opprimé, de celui qui se sent exclu au point que, pour recouvrer son intégrité et sa pureté d’être aimé, est capable d’aller jusqu’à se faire exploser, car dans l’autosacrifice c’est la partie « maudite » (par les autres) qui est purifiée.

Message d’apaisement

Si l’islam est apaisement, pacification – Rogozinski restitue le champ sémantique de la racine arabe du mot islam – alors les deux autres religions abrahamiques le sont également. Le souhait final de l’auteur est que chacune de ces trois religions devienne davantage accueillante envers l’autre. Le rêve est que le judaïsme puisse reconnaître le christianisme, et que ce dernier puisse reconnaître le rôle prophétique de Muhammad. Si les théologiens de part et d’autre ont et auront encore du pain sur la planche, il n’est pas inimaginable que les religions puissent réfléchir dans l’avenir à une reconnaissance réciproque plus approfondie. Et toute reconnaissance ne peut que prendre racine dans une connaissance. C’est la raison qui a amené le concile Vatican II à parler des religions et à encourager à les connaître comme premier pas vers une « reconnaissance », ou mieux encore vers le dialogue interreligieux.

[Article publié le 1er mars 2018 : Luxemburger Wort, Die Warte, p. 10-11.]

Pr Dr habil. Alberto Fabio AMBROSIO alberto.ambrosio lsrs.lu

Professeur de théologie et histoire des religions
Directeur de la section « Religious Identities & Citizenship »

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
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