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12 octobre 2018

L’exil, lieu de rencontre

Conversation avec Karima Berger, par Alberto Fabio Ambrosio

La première fois que j’ai rencontré Karima Berger [1], c’était dans la nef du Collège des Bernardins, institution catholique du diocèse de Paris et autrefois abbaye cistercienne du XIIe siècle. Notre échange sur la foi, les religions et le dialogue interreligieux nous transportait sur les rives du Bosphore ou encore à Alger. Karima Berger est l’une de ces figures attachantes dont la voix est à la fois ferme et douce. Cette voix semble lourde de toute une histoire et d’une foi enracinée dans le Coran, mais ouverte au dialogue.

La relation à autrui est justement la raison de l’invitation que lui a faite la Luxembourg School of Religion & Society, qui a choisi ce thème directeur pour sa série « Être autrement l’autre ». Écrivaine reconnue, marquée d’une identité musulmane qu’elle ne dissimule nullement, Karima Berger semble en écriture une adepte du mélange des genres, avec pour résultat un style tout à fait unique, qui va du témoignage discret de sa foi et de sa culture au questionnement sur l’altérité et le dialogue. Elle parcourt dans ses écrits ainsi les grands thèmes et catégories qui leur donnent vie et consistance, la France et son pays natal, l’Algérie, l’islam et le christianisme, l’Occident et l’Orient…

Son livre Les Attentives consiste en un dialogue imaginaire que mène Etty Hillesum, une des figures majeures de femme et de penseur libre dans ce très sombre XXe siècle, avec une Marocaine, dont elle avait gardé le portrait jusqu’à sa mort dans un camp de concentration. Etty écrit des lettres qui résonnent d’un esprit extrêmement libre, telle une lumière dans l’obscurité de la folie meurtrière. Cette Juive non pratiquante, ouverte à la connaissance profonde du christianisme au point qu’on l’a toujours imaginée à deux doigts du baptême, avait accroché au mur la photographie d’une « petite Marocaine, au regard grave et sombre » qui la suivra au camp de Westerbork, où elle apportera aussi le Coran et le Talmud.

Karima Berger développe un dialogue, certes fictif, mais néanmoins réaliste, entre Etty et la Marocaine. « C’est un dialogue qui m’est apparu comme naturel, évident, depuis ce signe que me faisait Etty Hillesum dans son Journal en évoquant cette ‹petite Marocaine›. Je devais être une des rares musulmanes à lire Etty Hillesum, c’était donc à moi à redonner vie à cet échange secret qu’elles menèrent en silence, comme deux Attentives, dans cette chambre d’une rue d’Amsterdam en 1941, quand déjà le péril menaçait si fort », explique Karima Berger.

Derrière ce dialogue semble se cacher la personnalité de l’écrivaine tout comme derrière la princesse orientale dont il est question dans son dernier livre, Hégires. « Il n’y a plus hélas de princesse orientale… c’était juste pour me faire et faire rêver le lecteur. J’ai effectivement un besoin impérieux de ce dialogue, de cette Autre parole pour mieux savoir ce que je veux vivre, découvrir, aimer. Ma propre connaissance passe par l’autre, définitivement. Depuis mon premier livre qui s’appelle L’Enfant des deux mondes ». Le dialogue, fictif ou réel, est apparemment l’âme de son âme, comme le raconte Karima Berger : « J’ai écrit un livre à quatre mains avec Christine Ray qui s’appelle Toi, ma sœur étrangère. Christine a vécu en Algérie et dans ce livre nous avons conçu un dialogue pour partager nos enfances, nos regards, nos visions, nos croyances, nos espoirs en une histoire (d’amour…) entre l’Algérie et la France. »

L’identité bouge

Le dialogue semble donc habiter la personnalité de Karima, jusque dans sa dimension purement littéraire. C’est son histoire même, car elle a mis en dialogue l’Orient (islamique) et l’Occident (chrétien, aussi) dans un débat tout à fait pertinent, sans en cacher les difficultés. Si on lui pose la question de l’identité et de l’altérité, elle répond : « J’aime beaucoup que vous posiez les deux questions en même temps, c’est en effet la même. Qu’est ce que l’identité sinon pour se dire autre que son voisin ou camarade ? Cependant, l’important est de ne pas figer cette identité ou cette altérité… La mienne, elle bouge tout le temps, car mon identité ne cesse de s’altérer (devenir autre) au contact de la vie, des rencontres, de la prière, des lectures… en vous répondant je suis déjà autre… et vous-même sans doute, vos propres lignes bougent. C’est une chose vivante, vibrante qu’est notre singularité, qui nous distingue de nos frères et sœurs, parce que se creuse en permanence la question : Qu’est-ce qui me fait humaine ? Qu’est-ce qui me fait entendre et comprendre mon prochain sinon la grâce de ma propre capacité d’écoute que j’ai développée, affermie en ‹voulant être moi-même›, en cherchant ma voie. »

En lisant Karima, on a le sentiment d’apprendre l’autre et d’apprendre aussi à être autrement. Dans ce livre court mais dense qu’est Hégires on trouve des perles précieuses, par exemple celle-ci : « Plus on dévoile et plus on voile, on voile le cœur de la Révélation […]. » (p. 114) Dans ce passage sont abordés plusieurs points caractéristiques du message profondément coranique, notamment le voilé et le dévoilé. Quel lien avec la Révélation entretient ce diptyque ? « Je mets en doute, de façon provocatrice, les Lumières… en tout cas, le trop de lumière qui nous aveugle aujourd’hui et qui nous empêche de vivre. Certains peintres on rêvé de devenir aveugles pour ne peindre qu’avec l’œil du cœur ou de l’esprit, voir n’est pas juste une question de rétine… Le trop de dévoilement nous bouche la vue et nous entrave dans notre capacité de vision et de vision intérieure. Le voile est une chose qui a toujours existé pour protéger le sacré ou pour permettre de mieux y accéder. Le retour du voile c’est peut-être aussi dû à ce trop grand dévoilement, il dit le besoin de l’intimité, de la protection de la chose sacrée. »

Ce que les médias mettent souvent en relief, c’est que ce voilement vient souvent de la femme elle-même, censée ainsi se protéger du regard indiscret. Voilà qui soulève la question de la femme. Que signifie donc être femme en Islam, aujourd’hui et en Europe ? Karima ne cache pas la difficulté de l’exil – qui se révèle à terme être un outil très fécond. C’est comme s’il fallait faire l’expérience de l’exil pour être profondément en dialogue avec l’autre. « Si l’exil est une chose qui peut nous faire périr ou mourir, il peut aussi nous faire naître et même renaître. Après tout la vie n’est-elle pas migration ? » (p. 180)

Qu’est-ce que l’exil ? Est-ce qu’il faut faire l’expérience de l’exil pour savoir rencontrer l’autre ? Karima Berger explique : « Le poète arabe dit ‹Exile-toi pour renaître›. L’exil pour moi a été une seconde naissance, comment me ‹re-faire› ailleurs, comment mobiliser mon intelligence, mes sens, mes instincts pour me tenir debout dans le froid de l’exil ? Cela a été une chance, une autre vie que le destin tracé par la détermination de ma famille, de ma culture. J’ai dévié le cours de mon destin et, lorsque je reviens dans mon pays, j’ai les mains pleines, car j’ai mieux perçu ma culture, ma langue arabe, ma religion ailleurs que chez moi… je les ‹voyais› mieux… pour parler de vision. »

On a l’impression d’entendre aussi la synthèse que formule la philosophe Barbara Cassin sur le sens de la nostalgie. On sent la nostalgie lorsqu’on revient aux origines. Le 15 octobre, Karima Berger [a donné] dans le cadre de la série « Être autrement l’autre » une conférence qui [a eu] lieu à la Luxembourg School of Religion & Society. Que peut-elle vraiment nous dire de cette religion que les médias nous ont appris à regarder avec soupçon ? « Face à la frénésie de vouloir comprendre l’islam (ce que je comprends aussi, en raison de ce que j’appelle la tragédie et la nuit que vit l’islam aujourd’hui), j’aurais envie de développer l’idée que l’approche de cette autre religion (qui est en même temps si proche) peut se faire autrement que par la connaissance et le savoir… l’émotion de ses gestes, de son chant intime, de sa langue, de son histoire peut tout aussi bien me toucher et me donner les clefs pour mieux vivre sa proximité. »

[Article publié le 11 octobre 2018 : Luxemburger Wort, Die Warte, p. 15.]


[1L’auteur a écrit des romans sur la confrontation des cultures arabe et française.

Pr Dr habil. Alberto Fabio AMBROSIO alberto.ambrosio lsrs.lu

Professeur de théologie et histoire des religions
Directeur de la section « Religious Identities & Citizenship »

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
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