Homepage
fr lb de it pt en
Archive . Past Events  
28 octobre 2017

« The Ends of the Humanities »

Conférence internationale coorganisée par la LSRS

L’Université du Luxembourg a organisé et accueilli la Conférence internationale « The Ends of the Humanities » du 10 au 13 septembre 2017. La LSRS a été un des coorganisateurs. Elle a aussi rassemblé un panel interdisciplinaire autour du sujet « Suicidal Beliefs or Memoria innovans ? » qui s’occupait de l’avenir de la théologie.

Manifestation d’ouverture (Photo : Lex Kleren – LW)

La crise des Sciences humaines est liée à la crise des sciences en général et de la société humaine actuelle. La problématique du Colloque de l’Université de Luxembourg à Belval était de trouver l’équilibre entre le développement des enseignements et recherches traditionnels et la préservation de l’identité caractéristique des sciences humaines. Plus de 70 scientifiques de différents pays ont délibéré pendant trois jours des défis à venir des sciences humaines. En treize groupes de travail les scientifiques ont cherché à trouver des réponses aux défis du post modernisme aux sciences humaines traditionnelles. Un de ces treize groupes s’est consacré à la théologie et à la science des religions dans ses différents courants et aspects.

Une théologie non impériale dans l’Université

Le premier intervenant était le Professeur Jean Ehret, directeur de la LSRS. Son thème était : « Du relativisme et de la rationalité constitutive en théologie – Perspectives actuelles à partir de l’exemple de l’école du Saulchoir ». L’École du Saulchoir des Pères Dominicains, de par son histoire et balbutiements, est devenu un grand champ d’expérimentation de théologie du XXe siècle. D’après l’ancien directeur de la Saulchoir, le Père Chenu (1895-1990), le grand projet de cette école était de retrouver saint Thomas d’Aquin comme source féconde. Jean Ehret constate un manque de ressources en théologie, un déclin en étudiants et en publications. De plus, la théologie est de plus en plus mise en question par les autres sciences humaines. L’intervenant demande comme réponse « une théologie non impériale ». La parole de Dieu continue de se révéler dans l’histoire, pour cela il faut toujours une théologie, bien qu’il y ait « une débilité radicale de la foi » (Chenu).

Le Professeur Philippe Capelle de l’Université de Strasbourg parlait sur l’intérêt que représentent l’enseignement et la recherche théologique dans l’Université. Le lexème « theologias » a été forgé par Platon en tant que discours sur le dieu. Tenue pour une discipline de Païens à l’aube du christianisme, saint Augustin se revendiquera philosophe, tout comme, avant lui, saint Justin ou saint Jean Chrysostome. Il faudra attendre surtout Abélard au XIIe siècle pour que la théologie devienne enfin une science à part entière à l’intérieur du christianisme. C’est d’un double point de vue, celui de la recherche de la vérité et de la sagesse, que la théologie s’est faite science depuis les temps médiévaux et fut consacrée comme telle par Albert le Gand et Thomas d’Aquin. C’est de ce double point de vue que se pose la question de la place de la raison théologique dans l’Université. S’il est acquis que l’Université se doit de dispenser un savoir universel, à quel titre pourrait-on en exclure la religion et l’auto-interprétation de la religion ? Newman est resté à cet égard intransigeant – « La théologie a le droit autant que l’astronomie de trouver sa place » – ce au titre des « intérêts de la vérité » et de ce qu’exige « l’ordre entier des vérités physiques, métaphysiques, historiques, morales ». Si l’on y regarde de près, seuls deux parmi ces quatre ordres de rationalités, la philosophie et la théologie, portent à même leur exercice, l’exigence censée de conduire l’humanité à sa vocation de sagesse.

Le conflit Freud-Buber et son rôle pour la théologie juive

Le Professeur Franklin Rausky, directeur des études à l’Institut universitaire d’études juives Élie Wiesel à Paris, parlait sur : « De Freud à Buber : le passage de la lecture critique à la lecture post-critique dans l’interprétation des Écritures Bibliques ». Dans l’herméneutique des Écritures Saintes, la vision traditionnelle, judaïque et chrétienne, est mise en question, avec les révolutions de la connaissance moderne. Face à la lecture classique, surgit une nouvelle méthode d’investigation, qui s’affirme résolument affranchie des dogmes et des autorités : la lecture critique, où les livres autrefois reconnus comme sacrés sont à analyser à la lumière de l’histoire, de l’archéologie, de la linguistique, etc. L’une des contributions les plus célèbres et controversées à cette lecture critique est celle du père de la psychanalyse, Sigmund Freud, qui publie, en 1939, un essai fort polémique, « Moïse et le Monothéisme ». L’auteur propose une théorie à l’opposé de la lecture traditionnelle, juive et chrétienne. Pour Freud le monothéisme abrahamique n’existe pas, l’histoire du monothéisme hébraïque commence avec Moïse, personnage égyptien de haut rang, adepte du culte de la divinité solaire instauré par le pharaon Akhenaton. Moïse aurait enseigné et imposé cette doctrine de la divinité unique aux Hébreux, peuple jusqu’alors idolâtre, au moment de l’Exode, avant d’être assassiné par eux, au cours de la traversée du désert du Sinaï. Les auteurs juifs ont réagi à la publication de l’opus freudien en contestant sa valeur scientifique et en suggérant son caractère hostile au judaïsme. Martin Buber, lui aussi de Vienne comme Freud, professeur à l’Université Hébraïque de Jérusalem, écrit, en 1944, un essai en réponse à Freud, « Moïse », qui sera publié l’année suivante. Avec cette étude, s’exprime une toute autre vision de l’aventure mosaïque : la lecture post-critique, qui propose une nouvelle phénoménologie de l’expérience religieuse où sont privilégiées les dimensions intimes, subjectives de la foi antique, qui convergent dans la rencontre comme forme primordial de l’humain. Buber conteste l’hypothèse freudienne de l’origine égyptienne de la religiosité israélite. Freud et Buber : au-delà de deux théories, de deux lectures, ce sont deux moments philosophiques divergents dans le cheminement herméneutique vers la compréhension du livre le plus célèbre et controversé de l’histoire des idées. Buber surmonte la méthode historico-critique et commence la période post-critique de la théologie juive, dont les représentants les plus célèbres sont Levinas, Neher et Umberto Cassuto. Avec Buber l’uniformité de la théologie juive a éclaté.

Le Grand Rabbin de Luxembourg, Alain Nacache, fit référence dans son intervention aux grands schismes juifs depuis le XVIIe siècle. Le premier schisme était l’hassidisme, un mouvement piétiste. Il a été fondé par Rabbi Israël ben Eliezer, le Baal Shem Tov (Le Maître du Bon Nom). Centré sur l’individu dans sa relation directe avec Dieu, il s’opposait à la tradition érudite mais figée du judaïsme rabbinique, et constituait une réponse spirituelle à la misère matérielle des Communautés juives persécutées d’Europe de l’Est. D’ancrage populaire, il apporte une réponse mystique et une spiritualité affective. La réponse du judaïsme libéral était la Haskala. La Haskala se heurta au conservatisme rabbinique et aussi à l’hassidisme. Elle apparut en Allemagne au XVIIIe siècle sous l’égide du mouvement des Lumières. Portée par la bourgeoisie montante, elle considérait que le judaïsme tel qu’il était pratiqué était obscurantiste et rétrograde. Elle joua un grand rôle dans l’émancipation de la Communauté juive et son assimilation à la bourgeoisie allemande. 1810 le judaïsme libéral introduit l’orgue dans ses synagogues et l’usage de la langue national dans les services et l’école. La Haskala défendait l’égalité des droits, contre l’oppression et les discriminations. Elle rejetait la logique de l’assimilation. Pour combattre la Haskala, l’orthodoxie rabbinique s’allia à l’hassidisme, devenu à la fin du XIXe siècle l’un des bastions du conservatisme. Les deux mouvements aujourd’hui ont échoué, mais continuent surtout en Israël et aux États Unies. L’un parce qu’il voulait échanger l’humanisme avec le judaïsme, l’autre parce qu’il refusait la modernité.

Terre d’islam, la religion comme servante de la politique

La deuxième journée du symposium commençait avec la situation des sciences humaines en terre d’islam, spécialement en Turquie. Le Professeur Alberto Ambrosio de la LSRS a vécu et étudié 11 ans en Turquie. La grande révolution culturelle en Turquie s’est passée en 1924 après la défaite de l’Empire ottomane dans la Ire Guerre Mondiale. 1924 Mustafa Kemal, après nommé Atatürk (Père des Turcs), fermait les écoles coraniques et destituait le calife et l’institution religieuse du sheykh al islam, les deux plus hauts dignitaires de la religion musulmane. La République de Turquie devient une nation laïque, Atatürk fait travailler une commission de théologiens musulmans pour s’attaquer à une réforme de l’islam en lui-même, en Turquie, mais avec une ambition supra-nationale. En même temps il fit ouvrir une faculté de théologie pour la première fois dans une Université, celle d’Ankara, la nouvelle capitale en Anatolie. Le Gouvernement ne sépare pas la religion de l’État, mais s’en serve pour ses propres propos. La faculté de théologie, par des raisons mystérieuses, est fermé déjà en 1933 et remplacé par différents instituts d’Études islamiques mineurs dans d’autres villes. C’est seulement en 1948 que de nouveau une faculté de théologie musulmane est ouverte à Ankara. Aujourd’hui les facultés théologiques pullulent, il y en a déjà 80 dans tout le pays et chaque année, des nouvelles ouvrent leurs portes. L’islam ne connaît pas l’équivalent de ce que le christianisme entend derrière le terme de théologie. Celui qui s’occupe de « kelam » (de la Parole et du Verbe) est celui qui est versé dans la philosophie. C’est la seule branche des disciplines des sciences religieuses islamiques qui utilise à proprement parler la raison, les autres disciplines utilisent une raison interne à la conception même du Coran, qui par définition étant parole de Dieu, ne permet ni interprétation ni exégèse. C’est la raison pour laquelle jusqu’à maintenant il n’y a pas de monographie sur l’histoire de la théologie musulmane dans les pays musulmanes.

De l’argent et sa fonction et Maître Eckhart, pionnier de la postmodernité

Le Professeur Chris Doude van Troostwijk de la LSRS avait comme thème : « L’éthique financière est-elle possible ? » À partir de l’histoire de l’argent l’intervenant démontrait que l’argent a été introduit comme moyen d’échange anti éthique. Le devoir de l’éthique est cependant de faire réapparaitre derrière le moyen de paiement le visage de l’homme. C’est ici que la théologie aura sa pertinence au sein des sciences humaines, dans une sorte de l’économico-théologique. Elle doit pour pouvoir faire le travail accepter d’être science du croire et du faire croire au lieu d’être science qui parle de ou à partir de Dieu ou de la Révélation. La théologie a ainsi aussi une vocation révélatrice elle-même, à savoir la révélation des faux dieux, des idolâtres et des simulacres. La place et la pertinence de la théologie comme science humaine après la clôture des sciences humaines est qu’elle apparait comme réflexion sur les rapports de croyance, rapports qui sont des indispensables mais non réductibles suppléments aux rapports des pouvoirs biopolitiques. Chris Doude van Troostwijk osait l’hypothèse suivante : « Si les sciences humaines se ferment, c’est précisément leur finalité, parce qu’il n’y a pas de science humaine que celle qui sert à faire apparaitre le propre de l’homme, c’est-à-dire l’homme dans son indétermination. Dans ce cas-là, la fin de la finalité des sciences humaines pourrait bien être la science théologique, dans le sens d’une critique du croire et du faire-croire, d’une réflexion sur ce qui résiste à la thématisation scientifique », concluait Chris Doude van Troostwijk.

Le Professeur Marie-Anne Vannier de l’Université de Metz avait comme thème « Eckart, un pionnier de la postmodernité », titre étrange vu que Maître Eckhart a vécu au XIVe siècle. Mais il est un pionnier de la postmodernité parce qu’il en est venu, à mettre en évidence le sens des études et plus largement du savoir, en dépassant les cadres de son époque, sans pour autant les mettre en cause. Eckhart ne s’est laissé enfermer dans aucun système. Au contraire, il a mis en perspective le savoir de son temps, pour mieux rendre compte de son expérience. De manière originale, en précurseur des philosophies du sujet, Eckhart a longuement réfléchi sur le sujet, non pas pour tout reconstruire, comme Kant, à partir du sujet, mais pour déconstruire, au contraire, le sujet, afin de dégager sa spécificité, ce qui le situe davantage en pionnier de la postmodernité. À une époque où la réflexion sur le sujet était encore à ses balbutiements, Eckhart lui a donné une impulsion décisive, en la situant dans le cadre de la théologie trinitaire et en lui ouvrant les voies de la postmodernité. À une époque où les images étaient omniprésentes, Eckhart invite, paradoxalement à les dépasser, non pour en venir à l’iconoclasme, mais de manière davantage postmoderne, en vue de laisser de côté ce qui est secondaire pour en atteindre l’essentiel et mettre en évidence la dimension relationnelle de l’image. Autorité majeure de son époque, maître Eckhart a également dérouté ses contemporains par son esprit libre et par la mise en perspective du savoir. Eckhart, n’a pas été sans influencer les penseurs et artistes postmodernes, que ce soit Jacques Derida, Michel Henry, Vassily Kandinsky, John Cage et nombre d’autres.

Le dernier intervenant était le Professeur Daniel Laliberté de la LSRS, chef de département de pédagogie religieuse. Son thème était « L’initiation et construction identitaire ; dialogues d’humanisation ». Dans l’Église des premiers siècles, la catéchèse est proposée à travers une initiation dans un long parcours, appelé catéchuménat. Le cœur de cette démarche reposait sur l’écoute de la Parole de Dieu, sa célébration et sa mise en œuvre dans la vie. Cette démarche de l’Église primitif est réintroduite par la théologie française du XIXe siècle. Ce parcours d’initiation se fait à travers l’enseignement et la participation. L’Église veut qu’à travers l’initiation l’individu devienne pas seulement un bon chrétien mais aussi un bon être humain. Mais c’est dans cela que repose le problème. Dans un monde où ce sont les individus eux-mêmes qui sont appelés à construire leur propre identité, alors que le concept d’initiation est né d’une logique de « dotation d’identité » venant de l’extérieur, l’individu se trouve dans une crise d’identité, aggravé encore par un postulat de réussite. C’est pour cela que ce n’est plus aussi évident ce qui cela signifie un bon être humain. Cela aussi est un signe d’une crise de la pédagogie religieuse, avec laquelle la théologie comme science humaine est confrontée comme toutes les autres sciences humaines dans un scenario de « ends of humanities ».

Une publication avec les différentes interventions est prévue par la LSRS dans les plus proches délais.

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
LSRS – Centre Jean XXIII
52 rue Jules Wilhelm
L-2728 Luxembourg
© Luxembourg School of Religion & Society
certains droits réservés . Some Rights Reserved
+352 43 60 51
office lsrs.lu