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16 mai 2018

Compte-rendu de : D’Neit Testament op Lëtzebuergesch

par Dr Fränz Biver-Pettinger

Depuis peu, D’Neit Testament op Lëtzebuergesch est en vente dans certaines librairies.

Faisant suite à la traduction de l’évangile de Jean (De Jean, 2014), cette publication est la deuxième d’un collectif du nom de « Bibel fir Lëtzebuerg asbl » (BfL). Ce groupe, en lien avec « Bibles International, USA », se propose de traduire l’ensemble des livres bibliques (à l’exception des livres « apocryphes » de l’Ancien Testament) en luxembourgeois [1].

Après une table des matières suivie de l’avant-propos et de la liste des abréviations des livres bibliques, D’Neit Testament op Lëtzebuergesch présente les 27 livres du Nouveau Testament ainsi que des annexes (glossaire, les fêtes juives, le calendrier juif, un index thématique, des informations sur les différents écrits néotestamentaires et deux cartes géographiques) [2].

Le texte du Nouveau Testament affiche des titres à l’intérieur des différents chapitres (marqués en rouge pour une meilleure orientation du lecteur) sous lesquels figurent, dans les évangiles, des renvois aux textes parallèles ; des notes de bas de page donnent essentiellement des informations relatives au vocabulaire, à la géographie, à l’histoire, à la critique textuelle, etc. [3].

Or, sans trop vouloir entrer dans les détails, plusieurs points sont à relever. Reprenons à cet effet différents éléments du D’Neit Testament op Lëtzebuergesch :

Tout d’abord, le paragraphe intitulé « Iwwersetzungsphilosophie » est quelque peu énigmatique en ce sens que les auteurs (BfL et Bibles International) affirment qu’ils se situent à mi-chemin entre une approche à correspondance formelle et une traduction à équivalence dynamique ; ce mi-chemin consisterait à reproduire correctement, dans la mesure du possible, le sens originel de ce que les auteurs bibliques ont voulu dire dans les textes originaux, sans rien omettre de ce sens originel, sans rien y ajouter ou y changer et ceci, autant que faire se peut, dans une traduction en luxembourgeois compréhensible et naturel [4]. – Or, les deux approches méthodologiques citées plus haut et dont se réclament la plupart des traducteurs bibliques actuels, viseraient-elles ailleurs ?

Ensuite, cet alinéa insinue que BfL et Bibles International seraient en possession des textes originaux. Pourtant, le texte de référence de BfL et Bibles International se compose des manuscrits de type byzantin dans l’édition de Robinson et Pierpont de 2005. Les témoins de cette famille – considérés certes comme le texte faisant autorité jusque fin 15e siècle et ayant servi, en tant que base pour le textus receptus, comme texte de référence pour les traductions bibliques jusqu’au 19e siècle – ont, si on les compare à d’autres manuscrits très anciens, tendance à quelquefois améliorer le style des écrits bibliques, voire à les corriger, ou à combiner deux ou plusieurs lectures jusqu’à harmoniser des passages parallèles divergents [5]. Par ailleurs, depuis le 20e siècle ont été découverts des manuscrits plus anciens qui permettent, d’une certaine façon, de nous rapprocher davantage de ce qu’on pourrait alors appeler « textes originaux » [6]. Et donc, les témoins du texte du Nouveau Testament, en tant que texte de départ pour les traductions en langues modernes, dans l’Église catholique notamment, sont plus diversifiés et plus riches que le seul texte byzantin.

Ensuite, les traducteurs du D’Neit Testament op Lëtzebuergesch ont, à l’instar de tout traducteur, conscience d’avoir dû faire des choix [7]. Des choix dans les traductions prêtent toujours à discussion, cela est évident, et certains davantage que d’autres [8]. – Voilà pourquoi nous relevons quelques-unes des décisions de « Bibel fir Lëtzebuerg », notamment celle d’avoir retenu « De Mattias », « De Marc », « De Luc », « De Jean » comme titres des quatre évangiles. Tout d’abord, la langue sacrée vernaculaire luxembourgeoise n’utilise pas « Mattias, Marc, Luc, Jean » pour dénommer les évangélistes [9]. Et, en plus, « De Mattias », etc. laisse entendre que c’est effectivement « Mattias (/Matthäus) » qui est l’auteur du livre portant son nom, voire que « De Mattias » en est le contenu. Si alors le lecteur curieux se réfère aux « Informations relatives aux livres » (« Informatiounen zu de Bicher ») – des informations plus que succintes y sont données –, il apprendra que, de fait, « Mattias » est l’auteur de ce « livre » (non pas de cet évangile) et que ce livre a été écrit en 50 apr. J.-Chr. Nous retrouvons de même des datations généralement plus anciennes que celles retenues aujourd’hui par la très grande majorité de chercheurs et/ou exégètes modernes pour la plupart des écrits néotestamentaires. Ces datations plus hautes permettent de réduire au maximum la distance entre l’enseignement même de Jésus et la rédaction des écrits du Nouveau Testament ; d’aucuns qualifient cette façon de faire de « fondamentalisme biblique » [10]. – D’autre part, le choix de garder « Péitrus », mais de changer son nom de naissance en « Schimon » (p. ex. en Mt 16, 16), de parler de « Jacques », ou bien de « Jouseph » (père de Jésus, Mt 1, 18 ; 2, 13), mais de « Yossef vun Arimatea » (Mt 27, 57), de « Bar-Abba » (Mt 27, 20) au lieu de « Barabbas » va à l’encontre du langage religieux traditionnel luxembourgeois car, même si la Bible n’a jamais été traduite en entier en luxembourgeois, l’enseignement religieux et l’usage dans les églises font qu’il existe néanmoins une certaine tradition dans le parler religieux et/ou biblique luxembourgeois, la fameuse langue sacrée vernaculaire (cf. supra) [11]. – Enfin, il est étonnant que, tout au long des évangiles et des Actes des Apôtres, Χριστός est rendu par « Messias » [12] ; ce n’est en effet qu’à partir de Rom 1, 1 que « Christos » est rendu par « Christus » !

Attardons-nous enfin à l’index thématique [13]. Il s’agit ici d’un relevé de divers thèmes ainsi que des principaux noms propres dont l’objectif est d’aider le lecteur à se retrouver dans le Nouveau Testament [14] : Sous une entrée comme par exemple, dans l’ordre alphabétique, « Aalt Testament », « Aarbecht », « Aarbechter (Doléiner, Dénger, Handwierker) », « Aarm », etc., se trouvent énumérées des références néotestamentaires renvoyant à des versets qui, d’après les auteurs de D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, aborderaient la thématique énoncée. Or, les auteurs l’indiquent, les termes mêmes pour nommer les thèmes en question ne figurent pas forcément dans les références auxquelles l’index renvoie. Ce faisant, ce relevé risque fort d’orienter l’interprétation de ces versets isolés de leur contexte ; ainsi il ressemble par endroits davantage à un enseignement moral (il suffit de regarder sous « Bedruch », « Begierlechkeet », etc.) ou doctrinal (cf. à l’occasion sous le paragraphe « Gott, Dräieenegkeet » ou bien encore sous « Jesus, Priisteramt », « Inspiratioun (vun der Schrëft) », etc.) [15].

Toute traduction n’est que provisoire et son succès dépend en grande partie des choix que les traducteurs ont faits.

Dans le cas du D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, les traducteurs de « Bibel fir Lëtzebuerg asbl » travaillant en collaboration avec « Bibles International, USA » ont opté pour le texte byzantin dans l’édition de Robinson-Pierpont de 2005 comme texte de départ, ce qui est une préférence discutable aujourd’hui.

D’un autre côté, des choix de vocabulaire, dont celui de rendre certains noms de personnes et de livres bibliques d’une manière absolument étrangère au parler religieux luxembourgeois, conduisent à se demander si « Bibel fir Lëtzebuerg » a vraiment atteint son objectif d’élaborer une traduction en luxembourgeois.

De plus, même si les recherches exégétiques, linguistiques et archéologiques ne sont pas closes une fois pour toutes, le choix de présenter une datation très ancienne des livres néotestamentaires et d’indiquer, p. ex., « Mattias », « Marc », « Luc » et « Jean » comme auteurs des livres du même nom, sont des convictions que la très grande majorité des chercheurs et exégètes actuels ne partagent pas.

Enfin, les entrées de l’index thématique renvoient à des versets pris isolément qui ne reprennent pas nécessairement les mots mêmes de l’entrée. Pourtant, lesdits versets sont susceptibles d’illustrer le thème évoqué ; cette démarche tient plutôt de l’enseignement moral et doctrinal que d’une table alphabétique des mots fréquents dans les écrits néotestamentaires qui, elle, pourrait faciliter – voilà le but déclaré des auteurs – l’accès au texte d’un lecteur à la recherche de telle ou telle thématique.


[1Cf. https://bfl.lu/ et D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, Bibles International, Bibel fir Lëtzebuerg asbl : USA, Lëtzebuerg, 2017 et, à cet effet surtout p. 4 et les remerciements p. 12. – Dans l’avant-propos (« Virwuert »), les auteurs tiennent à préciser que D’Neit Testament op Lëtzebuergesch a été élaboré par des conseillers professionnels (« professionell Beroder ») lisant les langues bibliques, en collaboration avec des Luxembourgeois maîtrisant leur langue (4e et 5e alinéa).

[2Certains titres de livres vétérotestamentaires ne correspondent pas à la désignation habituelle dans l’Église catholique comme De Priedeger Salomon, D’Lidd vum Salomon, D’Klolidder vum Yeremia.

[3La carte p. 463 est intitulée « Israel zur Zäit vu Christus », ce qui est un anachronisme ; il s’agit plutôt d’une carte de la Palestine au temps de Jésus.

[4Cf. D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, p .7-8.

[5Cf. B. M. Metzger, A Textual Commentary on the Greek New Testament, Deutsche Bibelgesellschaft, United Bible Societies : Stuttgart, 19942, p. 7*.

[6Cf. B. M. Metzger, A Textual Commentary, op. cit., p. 10*.

[7Cf. D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, p. 8.

[8Cf. par exemple la traduction de Mc 11, 9-10 ; Lc 20, 37.39 ; Gal 5, 19-21.

[9Cf. Liturgiam Authenticam 47.

[10« On retrouve chez la plupart cette nostalgie du message chrétien à l’état naissant. Il s’agit d’être en continuité avec le dire même de Jésus, dire qui renvoie au dire même de Dieu », cf. Geffré Claude, « La lecture fondamentaliste de l’Écriture dans le christianisme », Études, 2002/12 (Tome 397), p. 635-645. URL : https://www.cairn.info/revue-etudes-2002-12-page-635.htm, notamment p. 6-7.

[11Les auteurs de D’Neit Testament op Lëtzebuergesch expliquent ces choix p. 8-9. – Il est cependant très curieux de traduire Φαρισαῖοι par « Pharisäer », mais Σαδδουκαῖοι par « Zaddukiter » (et non pas par « Sadduzäer »). – Ajoutons que Pharisiens comme Sadducéens sont décrits comme membres d’une des sectes juives ; une définition discutable à plus d’un égard en est donné dans le glossaire : « E Pharisäer… e Member aus der Sekt vun de Pharisäer, eng vu verschiddene Sekten am Juddentum, déi et tëschen 200 v. a 70 n. Chr. an Israel gouf (Pharisäer, Zaddukiter, Essener, Radikaler)… » (« Glossar », p. 429), « D’Zaddukiter waren eng vun de Sekten oder Parteien bannent dem Juddentum… » (« Glossar », p. 431).

[12En Jn 1, 41 ; 4, 25 nous avons deux occurrences ou une traduction de « Messias » est donnée dans le texte johannique même par « Christos ».

[13D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, « Themateschen Index », p. 436-460.

[14« Dësen themateschen Index soll dem Lieser hëllefen, fir verschidden Themen an Nimm am neien (sic) Testament erëmzefannen. D’Versen hunn net onbedéngt dat Wuert dran, wat opgelëscht gëtt, handelen dann awer vum Thema vum Wuert. » (Cf. D’Neit Testament op Lëtzebuergesch, p. 436.)

[15Au total, l’index thématique compte 38 entrées configurées « Gott + un qualificatif de Dieu » (« Gott, Baarmhäerzegkeet », « Gott, Dräieenegkeet », « Gott, Eenheet », « Gott, Éiweg », …) et 32 « Jesus, + un qualificatif de Jésus » (« Jesus, Begleeder », « Jesus, Christus », « Jesus, Damiddeg », « Jesus, Duussheet », etc.). – Il est d’ailleurs étonnant qu’aucun de ces paragraphes ne soit intitulé « Jesus, Messias » alors que, nous l’avons mentionné, Jésus est désigné par « Messias » et dans les évangiles et dans les Actes des Apôtres.

Dr Fränz Biver-Pettinger fraenz.biver lsrs.lu

Membre du groupe de travail « Iwwersetzung vun der Bibel op Lëtzebuergesch » de l’Église catholique à Luxembourg

 
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