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30 mars 2018

Leçon inaugurale du Pr Dr habil. Christian Doude van Troostwijk

L’art de vivre « hors du temps »

Le 22 mars s’est tenue la deuxième leçon inaugurale à la Luxembourg School of Religion & Society (LSRS) en l’espace de six mois. Et c’était cette fois-ci au tour du directeur du « Department of Public Responsibility », le professeur Christian Doude van Troostewijk, philosophe et théologien dont les recherches portent sur l’herméneutique des crises financières et des antinomies monétaires, de se plier à l’exercice. Le directeur de la LSRS, Jean Ehret, a adressé quant à lui la bienvenue à l’assemblée, qui comptait de nombreux invités, collègues, amis, étudiants et membres de la famille du lauréat du soir, venus notamment des Pays-Bas – pays d’origine de Christian Doude van Troostwijk où il est cette année professeur invité pour la théologie libérale à l’Université libre d’Amsterdam (VU) – et de l’Alsace – son lieu de résidence, mais aussi de recherches puisqu’il est également chercheur et enseignant affilié à la Faculté de Théologie protestante de l’Université de Strasbourg. Le thème de cette leçon inaugurale : « L’argent et son rapport au temps ». Prenant appui sur une gravure du peintre alsacien Matthias Greuter de 1589 : « Pecunia trahit mundum. Gellt zeucht die Welt », le propos visait à rendre compte de notre modernité monétaire à la faveur d’une réflexion sur le rapport au temps. Christian Doude van Troostwijk a illustré son propos, au moyen de plusieurs représentations artistiques.

BB : Est-ce que je peux commencer par une question élémentaire ? Pourquoi mentionner le temps, quand on veut en fait réfléchir sur l’argent ?

CDvT : Oui, c’est un peu time is money. L’argent, selon moi, est surtout un moyen dont les gens espèrent qu’il leur permette de vivre mieux, plus confortablement, plus intensivement, dans leur temps. Donc, philosophiquement, car je me positionne surtout comme philosophe, cela implique de réfléchir à la possibilité même de vivre dans le temps. Or, je dirais, que pour vivre dans le temps, il faut avoir recours à un hors-du-temps. Cependant, aussi longtemps que cette référence à un hors-du-temps spatial existe, référence à une quelconque éternité post-cosmique ou post mortem, nous ne vivons pas encore pleinement dans le temps. Combien de fois par jour on entend dire : « j’ai le temps », et plus souvent encore : « je n’ai pas le temps » ? En ayant le temps, nous nous trouvons toujours encore dans le temps. Nous possédons le temps tout en continuant à y appartenir. Mais nous nous positionnons dans le temps grâce à notre rapport à un hors-temps. Pour paraphraser une pensée biblique : « nous sommes dans le temps sans pourtant être du temps ». Car nous avons recours à un hors-temps : à l’éternité, à l’infinité de l’avenir, ce qui renvoie aussi en quelque sorte à l’argent.

« Vivre dans le Provisoire de Dieu »

BB : Vous avez dit que, d’après Augustin, l’éternité est un concept spatial qui repose sur le principe de la simultanéité. Pourquoi simultanéité ?

CDVT : Nicolas de Cuse nomme Dieu en ces termes : coïncidentia oppositorum. Son éternité enveloppe le temps. Dans sa Philosophie des Geldes, Georg Simmel argumente que l’idée de coïncidentia oppositorum divine se sécularise graduellement pour finalement se sédimenter dans l’argent. Et cela explique la manière dont l’homme moderne, donc nous, habite dans le temps. C’est-à-dire que notre éthique, qu’Albert Schweitzer a caractérisée comme une éthique ad interim, c’est-à-dire une éthique d’ascèse intramondaine, est eschatologique.

BB : Vous référez à Paul, ici.

CDVT : Oui, au problème du « quoi faire quand on est sûr que la fin du temps est imminente ». Dans sa lettre aux Corinthiens, Paul explique qu’en attendant la fin, l’homme ferait mieux de vivre dans le monde sans s’y attacher.

BB : Dans le sens de Frère Roger Schutz de Taizé ? C’est-à-dire « vivre dans le provisoire de Dieu ».

CDvT : Max Weber a voulu voir dans l’éthique protestante la source de l’esprit du capitalisme. Car se montrer digne du salut, cela signifie accumuler et capitaliser sans en profiter. Ainsi, selon Weber, le capitalisme est né dans une éthique, proche de celle de Paul : posséder comme si l’on ne possède pas. Néanmoins, malgré la génialité de ses analyses, Max Weber a omis de distinguer entre la possession des produits concrets et la possession monétaire. Pour lui, l’argent n’est qu’une forme spécifique de richesse. Ce qu’il n’est pas ! L’argent est un rapport au temps. L’argent incarne la temporalité du futur antérieur. Possession paradoxale, l’argent est destiné à être aliéné dans quelque chose d’autre. Il ne fait preuve de sa valeur qu’après coup, après avoir été accepté sur le marché. Or, cette richesse différée est d’un type spécial. Elle ne consiste pas en un avoir, mais en un pouvoir avoir. L’argent projette son propre hors-temps devant lui, dans le temps à venir.

Incarnation, « que l’homme puisse vivre son temps »

BB : Pour nous modernes, est-ce qu’il y ait une autre manière de se rapporter au temps, autrement que seulement financièrement ?

CDvT : Levinas écrit quelque part qu’aimer, c’est craindre pour l’Autre, porter secours à sa faiblesse. Or, l’altérité est précisément ce qui ne se réduit pas à notre conception du temps. Qui est, dans ce sens, hors du temps. Dans l’amour et dans la fécondité, nous accueillons une responsabilité pour l’autre personne, une responsabilité impossible, une responsabilité au-delà du possible, au-delà du temps et au-delà de l’auto-inclusion. Ainsi, le rapport à l’hors-du-temps de l’avenir dépasse l’argent, car il est le rapport d’une précarité à une autre précarité. Car, à la base, le mot précaire veut dire se rendre à la merci d’un autre, d’une souveraineté qu’on ne maîtrise pas.

BB : Mais dans ce cas, pour vous, il ne s’agit pas de vivre hors du temps.

CDVT : C’est juste. Il s’agit de vivre dans le temps, pleinement dans le temps. « Alors qu’est-ce qui fait qu’on puisse arriver à cette plénitude du temps ? », c’est là ma question. Or, l’éthique du temps messianique est une éthique de précarité. Une éthique d’identification avec les démunis du monde, avec les esclaves qui ne possèdent rien, avec les nus et les nécessiteux. C’est une interprétation non-triomphaliste de l’Incarnation. Dieu ne s’incarne pas comme souverain, mais comme esclave, dans une précarité absolue partagée avec l’homme.

BB : De nouveau vous citez saint Paul. Mais expliquez-moi, quel est le rapport avec la notion de souveraineté ?

CDVT : L’homme moderne fait inlassablement l’effort de se positionner comme le souverain de son temps. J’appelle cela sa hantise d’auto-inclusion. Il veut être maître et créateur du monde auquel il appartient. Désir irréel et non-réalisable. Mais l’argent fait croire à sa possibilité. Or, cette figure aporétique de l’auto-inclusion se retrouve dans le concept de souveraineté. On trouve chez Carl Schmitt l’idée selon laquelle tous les concepts de la politique moderne sont des concepts théologiques sécularisés. Ainsi, le concept de souveraineté dérive de l’incarnation. Par son Incarnation, Dieu s’est auto-temporalisé jusqu’à la mort, pour montrer et rendre possible que l’homme puisse vivre son temps. Dieu s’est vidé de la forme divine, pour se métamorphoser en forme d’esclave. Car l’opposé de Dieu, ce n’est pas l’homme, ni l’animal, ni le diable. L’opposé de Dieu, c’est l’esclave. L’opposé de la souveraineté divine, c’est la précarité humaine.

BB : Maintenant, vous faites encore de la philosophie, ou est-ce que vous êtes entré dans une réflexion théologique ?

CDvT : Peut-être que vous avez raison. Effectivement, ma lecture de l’incarnation est, je dirais, quasi-théologique. C’est-à-dire qu’en prenant la forme d’esclave, Dieu révèle à l’homme son essence humaine, son essence précaire. L’incarnation n’est pas seulement la révélation de Dieu à l’homme, mais aussi, et peut-être principalement, le rappel de l’homme à l’homme, la révélation de l’homme à lui-même. La forme d’esclave, c’est ce qui fait apparaître au plus pur l’essence de l’homme. Sa précarité qui est à la fois sa grandeur.

BB : En parlant en théologien tout en étant d’origine protestante, cela s’apparente en quelque sorte à une prédication. Quel serait alors votre message spirituel, le kérygme de votre conférence ?

CDVT : Ah, quel défi ! Alors, essayons quelque chose. Je dirais que, parce que Dieu s’est vendu au monde comme un esclave – je pense ici par exemple à l’histoire représentée par Rembrandt de Judas qui jette les trente pièces d’argent devant les autorités dans le temple – pour que, finalement et originairement, l’homme puisse retrouver son salut humain dans sa précarité. L’argent, c’est le phantasme de l’auto-inclusion, de la perfectibilité de l’essence humaine. Par contre, le Christ, c’est le message du devoir d’hospitalité inconditionnelle. Ce qui suppose, pour chacun de nous, le courage et le devoir de demander de l’aide, de dire « j’ai besoin de vous ». Christ ne demande pas qu’on vive hors-du-temps, ni dans-le-temps. Il incite à vivre le temps pleinement : sans certitude d’éternité, sans argent, Mais avec la précarité humaine comme condition. Dans la reconnaissance mutuelle de cette précarité ouvre vers une solidarité naturelle avec et entre tous les précaires du monde. Grâce et à l’exemple du Christ.

La leçon inaugurale était suivie d’un dîner convivial, pendant lequel le professeur Doude van Troostwijk a aussi fait la preuve de ses talents musicaux en interprétant quelques chansons de Barbara – notamment la chanson « Drouot » qui parle d’argent et d’histoire personnelle – et de Jacques Brel, évidemment « Le plat pays », pour le plus grand plaisir de l’assistance.

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