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Revêtir l’invisible : la religion habillée
30 décembre 2019

La morale du pli

2e séance du séminaire « Revêtir l’invisible : la religion habillée »

Cette deuxième séance du séminaire qui a eu lieu au Collège des Bernardins le 19 décembre 2019, s’est proposée d’étudier le pli dans toutes ses déclinaisons et sa richesse sémantique. Outre les représentations, l’iconographie et la mode écrite, ont été prises en compte les pratiques, l’expérience et les enjeux moraux.

Nathalie Roelens, co-directrice du séminaire

Nathalie Roelens s’est penchée sur la concavité du pli comme emblème du mystère et du caché, suscitant chez Leibniz l’équation entre « les replis de la matière » et « les plis dans l’âme », tous deux considérés comme un potentiel ou une pure réserve d’événements (Gilles Deleuze, Le pli. Leibniz et le baroque, Paris, Minuit, p. 6). Ce que le plissé ou le drapé, qui réapparaissent par intermittence dans la mode, ajoutent au pli philosophique, c’est la matérialité texturale, car ce sont les fils entrecroisés du tissu qui, en formant d’innombrables courbes, lui donnent sa souplesse. Or la réelle puissance du pli s’avère sa tendance à animer le vêtement, à doter le sujet qui l’arbore d’une « indomptable vitalité » (cf. Didi-Huberman, 2015). C’est ce bougé qui s’émancipe du corseté qui lui a valu sa réputation d’amoralité ou d’incubateur de désir (« là où le vêtement bâille » dans lequel Roland Barthes situait l’érotisme (Barthes, 1973, p. 19). La Gradiva (littéralement « celle qui marche ») de Jensen/Freud n’est-elle pas « épanouie » et dès lors attrayante de par la légèreté fluide de sa tunique ? On le voit, dès lors qu’un vêtement est porté par un corps en mouvement, l’on constate que le pli inorganique conserve la vitalité et la plasticité de l’organique, voire que la dichotomie entre organique et inorganique s’estompe : tous les gradients entre plier-déplier, voiler-dévoiler, involuer-évoluer, sont prévus en amont par le styliste. Le pli constitue enfin un défi épistémologique, car il s’inscrit dans une pensée complexe ou fractale (entre deux dimensions et récursif) que l’on retrouve dans les vagues, les organes, la dynamique des fluides, la courbure de la matière. Le complexe n’est pas pour autant chaotique, la « turbulence » pouvant se régulariser en « tourbillon » (Edgar Morin, 1990).

Marie Schiele, doctorante, Université Paris Sorbonne

Marie Schiele, qui termine une thèse de philosophie de l’art sur l’imaginaire du drapé, a, dans sa conférence intitulée « À quoi tient le charme du drapé ? Les manières du pli », interrogé l’expérience esthétique du drapé qui est souvent vécue comme une expérience fascinante, dont témoignent de multiples descriptions, par exemple celle de Roger de Piles ou de Diderot. Le pli n’est pas étranger à cette fascination, en ce qu’il vient rompre l’uniformité d’un pan de vêtement et suggérer par des configurations graphiques étranges de multiples formes potentielles ou une profondeur mystérieuse et inaccessible. À qui tient le charme du drapé ? Aux manières des plis, manières entendues en deux sens : à la fois le façonnage de l’étoffe sur le plan artistique, dont le pli est la trace, et son effet sur le plan esthétique.

Dans un premier temps Marie Schiele a étudié ces manières des plis en interrogeant leur fonction dans la représentation et la théorisation du drapé. Indissociable du drapé, le pli devient comme l’attestent les principaux traités théoriques de peinture et les lexiques élaborés à partir de l’âge classique, le critère discriminant du drapé, sa principale manière de le définir. La mise en valeur du pli permet de distinguer, avec une certaine netteté, le drapé et son imaginaire, d’un motif relativement proche, le voile. Si drapé et pli sont indissociables, ils ne doivent pas pour autant être confondus. Or une certaine réception du drapé, notamment dans le cadre des Visual Studies, tend à ignorer cette différence, négligeant la puissance évocatrice du drapé, au profit du seul pli, suggérant par là-même leur possible autonomie. En identifiant la source de ce problème théorique, une lecture partielle du Pli de Deleuze, Marie Schiele a mis en évidence l’impensé qu’une telle lecture occulte. Cet impensé peut se résumer ainsi : considéré de façon séparée du drapé, le pli devient un élément abstrait auquel est attribué une signification souvent arbitraire et vague. C’est oublier que même dans le cadre de la représentation, le pli est une réaction de la matière textile qui s’adapte à un support, réaction qui excède la seule considération des dessins du pli. C’est en insistant sur cette richesse de l’expérience esthétique du drapé dans sa matérialité, que ka conférencière a tenté d’apporte quelques éléments de réponse à la question qui oriente son propos : à quoi tient le charme du drapé ?

 
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