fr lb de it pt en
Pr Dr AES Myriam Watthee-Delmotte
1er septembre 2020

La LSRS, la spiritualité et la Covid-19

Trois questions à la Professeure Myriam Watthee-Delmotte

  • 1. Madame la Professeure, vous rejoignez la LSRS comme visiting professor : qu’est-ce qui vous motive à vous associer à cette jeune institution ?

J’ai découvert la LSRS par le biais du Professeur Jean Ehret dans le cadre de mes recherches sur la littérature comme vecteur de sacralité. J’apprécie le dialogue interdisciplinaire qui y est pleinement mis en œuvre, dont j’ai eu un aperçu dans le contexte du séminaire « Esthétique et spiritualité ». Je l’ai pour ma part constamment pratiqué dans le cadre du Centre de Recherche sur l’Imaginaire que j’ai créé et dirigé durant 17 années à l’Université de Louvain-la-Neuve. Le travail en transdisciplinarité, compris comme la mise en convergence de différentes compétences disciplinaires autour d’une question centrale, est le moyen le plus adéquat pour analyser le réel dans sa complexité.

La LSRS m’offre la possibilité de mener à bien un projet de recherche sur une question qui me semble essentielle, à savoir la vitalité du sacré dans les Lettres et les arts. Je me réjouis pleinement de cette opportunité qui m’est donnée à un moment où j’ai la disponibilité nécessaire pour porter un projet collectif d’envergure sur trois années. Le contexte de la LSRS est idéal pour le réaliser, dans la mesure où ses objectifs sont précisément de développer « des programmes de recherche et de formation répondant à des besoins concrets des cultes d’une part, de la société, du monde de l’économie et de celui de la culture, d’autre part », soit de réfléchir aux liens entre valeurs et société dans une approche ouverte aux différentes sensibilités qui peuvent se rattacher au mot « sacré ». Car ce qui est sacré pour les uns ne l’est pas pour les autres : bien des valeurs peuvent être sacralisées, et constituer des communautés d’empathie ou au contraire générer des conflits. Le projet visera, par le contact des Lettres et des arts, à aiguiser la conscience et la connaissance de valeurs qui peuvent donner une force, générer un enthousiasme (étymologiquement : dieu en soi) pour vivre en accord avec son intériorité et agir de manière constructive à l’égard des épreuves et des violences inévitables du monde.

  • 2. Vous travaillerez sur les rapports entre la littérature et la spiritualité : pourquoi la spiritualité a-t-elle sa place dans les recherches et l’enseignement universitaire ?

À mon sens, la question est plutôt de savoir pourquoi elle n’en aurait pas, alors qu’elle est une composante fondamentale de l’identité humaine. Même les toutes premières traces de l’humanité portent l’empreinte d’activités qui n’étaient pas liées à la seule satisfaction de besoins matériels primaires. Les anthropologues estiment que la première marque indiscutable de la présence de l’homme en un lieu est la sépulture, et les objets que l’on retrouve dans les tombes ne sont pas les indices d’une vision strictement matérialiste de l’existence.

Travaillant dans le domaine de la littérature de langue française contemporaine, je suis souvent confrontée à la censure de cette dimension au nom du primat d’une rationalité qui se conçoit elle-même en opposition avec la croyance inadéquatement réduite à la croyance religieuse, ce qui découle parfois de la sacralisation d’une certaine conception de la « laïcité » française. Cette sacralité concurrente se trouve renforcée par le néopositivisme qui marque l’Occident contemporain.

Mais le travail d’un chercheur est aussi d’aller voir dans les angles morts du discours dominant. On ne peut pas nier que de grandes découvertes scientifiques aient été le fait de chercheurs qui se sont écartés du mode de pensée établi de leur époque… C’est dans le souci de combler une lacune actuelle de la recherche scientifique qu’a émergé Theorias, le Réseau international de chercheurs pour la Théorisation Transdisciplinaire de la Spiritualité, une dynamique pluridisciplinaire internationale de chercheurs qui incluent dans leurs travaux une réflexion théorique sur la spiritualité considérée comme un phénomène anthropologique non nécessairement lié au fait religieux. Ils souhaitent développer ensemble des outils conceptuels et assurer une visibilité académique à leur orientation de recherche. Jean Ehret et moi avons co-dirigé ce réseau fondé en 2012. Le travail que je vais fournir en tant que visiting professor à la LSRS est en lien avec ces objectifs.

  • 3. La Covid-19 a ébranlé notre modus vivendi : comment vivez-vous cette expérience et comment affecte-t-elle votre travail d’enseignante-chercheure ?

J’ai conscience d’être, du fait de mon domaine de spécialisation, parmi les privilégiés, c’est-à-dire les chercheurs universitaires dont les travaux n’ont pas été fondamentalement entravés par le confinement. Au contraire, cette crise a ravivé l’intérêt du public pour mes publications qui portent sur l’importance des rites mortuaires et sur le rôle positif de symbolisation que la littérature peut jouer lorsque les derniers adieux et les cérémonies funéraires sont empêchés. J’ai été très souvent sollicitée pour des entretiens, des conférences, des articles, des vidéos ou des ateliers durant cette période de pandémie et cela a renforcé mon sentiment de la responsabilité des intellectuels : il nous revient de faire entendre, à côté des affects immédiats qui occupent la scène médiatique et les réseaux sociaux, un discours de profondeur qui s’appuie sur le recul critique à l’égard des événements. En particulier dans les milieux de l’éducation, nous devons aider les jeunes à se percevoir non pas comme des objets, mais comme des sujets de leur propre histoire et de l’Histoire ; il faut leur donner des lieux où ancrer la force de vivre et d’améliorer le monde.

Le projet que j’ai proposé d’entreprendre à la LSRS est sous-tendu par cette nécessité d’œuvrer par la recherche au bien-être social. Comment donner à notre société les forces dont elle a besoin pour traverser des épreuves comme la montée des terrorismes, la menace climatique et la pandémie, assortie d’une crise économique majeure ? Il s’agit d’explorer des pistes pour faire face aux difficultés que nous connaissons en recourant à la culture pour stimuler les représentations mentales et l’agir. La création littéraire et artistique est observée comme lieu possible d’une dynamisation individuelle et sociale, qui a le pouvoir de remettre les questions de sens et d’avenir au centre de la socialité vécue, de relancer le désir et de convoquer une forme partageable de sacré, un « feu sacré ». On étudiera comment le sacré se donne à voir et à vivre aujourd’hui : par quelles formes, figures, scénographies, pratiques créatives. Et la recherche théorique sera ancrée dans un cycle d’ateliers et des activités adressées au grand public.

 
LUXEMBOURG SCHOOL OF RELIGION & SOCIETY
LSRS – Centre Jean XXIII
52 rue Jules Wilhelm
L-2728 Luxembourg

Twitter
Facebook
Linkedin
© Luxembourg School of Religion & Society
certains droits réservés . Some Rights Reserved

Dateschutz . Protection des données
Ëmweltschutz . Protection de l'environnement
+352 43 60 51
office lsrs.lu